Juliette Poulain
Concours d’écriture 2020

Lame de vie

Éreinté, père revint en claudiquant. Son regard nous parut désespéré. Désespéré de notre quotidien si rude, désespéré de toute la souffrance que nous traversons, désespéré de la tristesse que l’on peut lire dans nos yeux.

« - Rien. Rien n’a poussé. Pas même un grain de riz. » Les paroles de mon père sont suivies d’un soupir langoureux. En apprenant la nouvelle, ma mère s’abattit de désarroi sur les épaules de mon père. Voyant le visage de mon petit frère se tordre d’inquiétude, je lui tendis la main et le guidais loin de ces paroles amères. Ces paroles nous sont familières depuis un certain temps. Mes parents les subissent constamment depuis que nous vivons au Bangladesh. Le climat y est extrême : sécheresse, mousson, inondations et cyclones nous sont hostilement familier. Quand les cultures ne sont pas brûlées par la sécheresse, elles sont englouties par la mousson. Mon père a déjà songé à changer de profession mais avec sa jambe blessée, personne ne veut de lui.

Le plus violent des cyclones que nous avons vécu, Aila, nous a marqué indéfiniment. Autour de nous tout était chaos. Les arbres autrefois inébranlables ne l’étaient plus, écartelés par les rafales qui les dépeçaient violemment. Des torrents de boue meurtrières résultèrent de la colère inégalable qui éperonnait le Gange. Le vent paraissait dénué d’empathie, aux prises avec une folie à son paroxysme. Il nous retirait en quelques instant ce que nous avions mis des années à bâtir, pour certains leur taudis qui leur servaient misérablement de toit, pour d’autres les maigres cultures qui les maintenaient en vie. Tout ce qui nous était précieux était détruit, devant nous. Les uns perdaient leurs proches, les autres assistaient aux massacres de leurs bêtes terrifiées. Cette nuit-là, la faible lueur d’espoir qui nous protégeait encore succomba face à la véhémence du vent. Nous étions spectateurs impuissants de la destruction de nos vies.

Aila nous a marqué à vie. Tant au niveau psychologique que matériel. Cela fait onze ans, et notre vie vient tout juste de reprendre son cours. Ce fut onze ans d’acharnement, onze années où l’on doutait perpétuellement de vivre un lendemain, onze ans à essayer de croire aux phrases immuables telles que: la vie est belle, il faut profiter de chaque instant ! Ces phrases étaient pour nous dénuées de sens.

Habituellement, ma mère travaille dans une usine de textile nauséabonde, ce qui nous assure un revenu, cependant celle-ci a été délocalisée dans une contrée où ils peuvent se permettre de payer les ouvrières à coup d’injures et, lorsqu’ils sont de bonne humeur, de quelques sous. Les conditions de travail y étaient répugnantes pour ne pas dire abjectes. Ma mère voulant réclamer une augmentation de salaire a volontairement entraîné des ouvrières qui travaillaient avec elle afin de faire pression. Les remontrances ont été dramatiques, certaines ont été battues, licenciées, d’autres ont reçu des menaces de mort. Ma mère a été punie par la souffrance de mon père, qui a été estropié par sa faute.

Dorénavant les journées de ma mère sont comblées par des tâches différentes de celles infligées à l’usine : elle aide mon père à faire pousser nos cultures qui dépérissent. Mon petit frère et moi avons la nécessité de leur venir en aide de temps à autre si nous voulons survivre. La faim rythme nos journées. Le matin nous souffrons de crampes virulentes, le soir nous sommes aux prises avec des nausées fiévreuses . Quand nous le pouvons, mon petit frère et moi nous rendons à l'école la plus proche en longeant le Gange que je ne peux m'empêcher de contempler. La tranquillité du fleuve me rassérène inexorablement, et me séduit jusqu'au plus profond de ses entrailles, tandis que les déchets qui s'y accumulent me révulsent de tout mon être.

En rentrant de l'école, je distingue une conversation animée entre mes parents. Je pousse la porte d'entrée délicatement, et me concentre sur leur discussion énergique.

«- Nous le devons! Pense aux enfants! Nous n'avons pas le choix si nous voulons y échapper !

- Je le sais ! Simplement, je ne peux pas ! Je ne peux pas abandonner aussi facilement ce qui m'a pris des années à élaborer !

- Tes cultures ne donnent plus rien depuis bien longtemps ! Il n'y a rien à sauver ! Un silence pénétrant accompagna les paroles de ma mère.

- Dans combien de temps la tempête aura lieu ?

- Après-demain.

- Demain soir, nous nous préparerons à quitter cet endroit.»

L'avantage quand on est pauvre, c'est qu'on peut rapidement faire ses bagages. Dans quelques heures, nous allons nous en aller irrémédiablement. Je souhaite, avant de partir, faire mes adieux au fleuve qui m'a guidé jusqu'à l'école, au fleuve qui m'a ébloui par sa beauté insaisissable, au fleuve qui nous transporte au-delà des frontières par sa splendeur. Je me dirigeai alors vers le Gange, une légère brise m'épaulant. Je m'assis, les pieds dans le Gange.

Sans que je m'en aperçoive, la brise se transforma progressivement en rafales délicates puis en réelle bourrasque. Le Gange réagit alors promptement à l'appel du vent en convulsant brusquement de tout son être. Les rafales de vents s'intensifièrent jusqu'à entraîner des vagues en leurs compagnies. Le Gange aspira des personnes avec lui, le vent forma quelques tornades qui, aspirant les arbustes devinrent à leur tour virulentes. Des vagues de grosse envergure se formaient et, devant moi, une d'entre elles se dressait impétueusement. Soudain...